Lettre ouverte à Monsieur Xavier Darcos, Ministre
de l’Education nationale
Guyancourt, le 25 février 2008
Dan Bouchery et Jacques Fournier
à M. le Ministre de l’Education
nationale
Paris
(…) une récitation apprise à
contrecœur ou par simple
docilité
ne
donne pas de contact avec la poésie, elle en
détourne.
Instructions relatives à l’enseignement du
français à l’école,
circulaire n°72-474 du 4 décembre
1972.
Monsieur le Ministre,
Lors de la présentation publique de votre projet
de réforme de l’école, vous avez annoncé
le retour en force de la
récitation.
Diantre, rien que cela.
La lecture du BO n°0 hors série du 20
février 2008, titré Les nouveaux programmes de
l’école primaire / projet soumis à
consultation confirme ces propos pour le moins surprenants
pour qui a fait de la poésie son métier et sa raison
de vivre :
>
Page 9, Programme du CP et du CE1, article 2 –
Récitation. Au cycle des apprentissages fondamentaux, la
pratique de la récitation sert d’abord la
maîtrise du langage oral, puis elle favorise
l’acquisition du langage écrit et la formation
d’une culture et d’une sensibilité
littéraires. Les élèves s’exercent
à dire de mémoire, sans erreur, sur un rythme ou avec
une intonation appropriés, des comptines, des textes en
prose et des poèmes choisis par le
maître.
>
Page 13, Programme du CE2, du CM1 et du CM2, article 2, dernier
paragraphe – Récitation. Un travail
régulier de mémorisation et de diction est conduit
sur de courts textes en prose et des poèmes choisis par le
maître.
Ou l’art de balayer d’une chiquenaude des
années de réflexions et de travail.
Serait-ce donc, Monsieur le Ministre, que vous ayez une
si pauvre opinion de la poésie que vous la confiniez dans ce
médiocre rôle d’objet de mémoire (elle ne
paraît en aucune autre point de votre projet de
réforme), au même titre que la table de
multiplication, le résumé d’histoire ou la
formule géométrique ?
Serait-ce que la poésie ne serait que technique du
langage, jeu sonore, objet de
mémoire ?
Que faites-vous de la dimension artistique et
littéraire du poème ?
Et puis quoi, Monsieur le Ministre, ce vocable
obsolète de récitation !
Depuis quelques décennies, des poètes et
des pédagogues (ce furent et ce sont encore souvent les
mêmes) tentent de donner à la poésie sa
véritable place au centre de la littérature, en
fustigeant justement le procédé archaïque de la
récitation, de la mémorisation pour la
mémorisation ?
Ces poètes et ces pédagogues prônent
une juste présence de la poésie à
l’école de par sa dimension artistique et
littéraire.
Votre proposition annihile sans autre forme de
procès les positions fortes prises dans le document
Maîtrise de
la langue / La Poésie à l’école,
publié par… le Ministère de l’Education
nationale en mars 2004.
Que la poésie ait sa
place dans l’enseignement du français, c’est
affaire entendue dans l’école. On retient le plus
souvent au prime abord qu’avec la poésie, on aborde
une dimension plus libre de l’usage de la langue dans
laquelle la syntaxe peut être bousculée et les
règles enfreintes, le lexique recréé, la
matérialité sonore et visuelle des mots très
largement mobilisée. C’est solliciter le langage
autrement que dans ses dimensions utilitaires, fonctionnelles, pour
sortir de la conversation ordinaire, de l’expression
convenue, de l’écriture d’un texte selon les
normes d’un genre. (page 2).
Et plus loin : Diction poétique :
Quand les élèves ont l’habitude de
présenter des poèmes de leur choix, on peut
travailler la diction. Plusieurs élèves explorent
chacun leur manière de dire, on confronte ces
manières, on élucide les difficultés
rencontrées et les solutions envisagées. Plus tard,
le maître peut proposer des textes qui amènent
à travailler plus précisément débit,
rythme, intensité de la voix, intonation, prosodie,
timbre,… (page 14)
Et dans ce document de référence,
aucune… référence à la
récitation. En aucun paragraphe elle n’est
citée.
Et pourquoi donc ? Parce que la récitation
est une activité obsolète, dépassée
dans une conception contemporaine, ouverte au monde de la
poésie et de sa pratique (nous ne parlons pas
d’enseignement mais bien de pratique, de
connaissance).
Les deux articles cités ci-dessus extraits de
votre projet de réforme préconisent : dire
de mémoire ou mémorisation… des
textes de prose et de poèmes.
Un texte de prose ne pourrait-il être un
poème ? Serait-ce que le poème ne serait que
vers rimés, octosyllabes, alexandrins avec césure
à l’hémistiche ?
Là encore, il s’agit d’une vision bien
poussiéreuse de la poésie, à la mémoire
courte, oublieuse des Petits poèmes en prose, les
bien nommés, de Baudelaire ; oublieuse de
Lautréamont et de son Chant de Maldoror, magnifique
long poème… en prose ; oublieuse de Rimbaud,
pour ne citer que ceux-là qui vécurent en un
siècle bien antérieur qui vit la poésie
être chamboulée dans ses principes ; oublieuse
surtout des poètes de notre XXIe siècle en passant
par ceux qui marquèrent le XXe en cassant le moule de vers
que votre formule oppose à la prose. L’école ne
doit-elle pas plutôt être en phase avec son
époque ?
Au nom de quoi la poésie devrait-elle
être apprise par cœur ?
Au nom d’une tradition d’éducation (et
non d’enseignement) qui, il y a plus de cent ans, substitua
la morale chrétienne par l’extrait du poème
classique ou romantique en guise de morale laïque, donnant
à l’œuvre une dimension mystique et une
capacité (douteuse) à l’élévation
de l’âme (forcément laïque) des
élèves de la IIIe
République.
S’il y a récitation, il y a obligatoirement
modèle. Comment un élève saura-t-il quels
peuvent être le rythme et l’intonation
appropriés (le mot est extrait de vos propositions)
sur lesquels dire un texte poétique s’il
n’y a pas eu modèle ? Mais tous les enseignants,
malgré leurs qualités, peuvent-ils se dire aptes
à transmettre à un enfant la meilleure manière
de dire un poème ? Sont-ils eux-mêmes bons
« diseurs » ? Quels sont le bon rythme
et la bonne intonation d’un texte poétique, quel
qu’il soit ? De même, pouvons-nous nous poser la
question pour le texte théâtral. Et l’on sait
bien qu’il existe autant de manières de dire du
Shakespeare qu’il y a de metteurs en scène ;
autant de façons de jouer Molière qu’il y a de
comédiens. Entre un Molière joué à la
Comédie française et les Femmes savantes
« rapé » par Julos Beaucarne, quel est
le modèle ? Les ballades de François Villon et
les sonnets de Ronsard devront-ils être chantés comme
en leur temps ? Paul Eluard ou Aragon disant leurs propres
textes doivent-ils être des modèles, eux qui
déclamaient comme le faisant outrancièrement les
comédiens au début du XXe siècle
?
Si l’enseignant doit exiger de ses
élèves de savoir par cœur un texte
poétique, qu’en est-il de son propre apprentissage du
texte ? S’il connaît les formules
mathématiques et les dates d’histoire, pourquoi ne
devrait-il pas aussi savoir par cœur les poèmes dont
il devra exiger l’apprentissage par ses
élèves ? En quoi sa propre restitution du texte
aura-t-elle valeur de référent ? Parce
qu’il est l’adulte, le
« maître », celui qui sait tout ?
C’est là une conception bien dépassée de
l’enseignant et de son rôle.
Monsieur le Ministre, dire un poème avec le texte
sous les yeux ou le dire de mémoire, cela ne relève
pas des mêmes procédés, et donc des mêmes
réceptions.
Quels seront les critères de jugement, parce que
jugement il y aura puisque qui dit récitation dit notation.
Sur quels paramètres ? la vitesse de
mémorisation ? le rythme ? Selon quelle vitesse de
métronome ? le nombre de mots sur lesquels
l’enfant ne trébuchera pas ? les arrêts
comptés au dixième de seconde près à la
fin du vers ? Y aura-t-il une grille d’évaluation
établie par les enseignants au sein d’une même
école ? d’une même
circonscription ?
Et pourquoi les textes à réciter
devraient-ils être choisis par le maître (nous
citons votre projet) ? Que faites-vous de la
préconisation acquise de longue date de constitution
d’une anthologie personnelle par chaque
élève (p.14 de La poésie à
l’école), activité qui laisse le
poème dans la dimension du plaisir et non plus de la
contrainte.
Et enfin, quid, Monsieur le Ministre, de la dimension
artistique du poème ?
Que faites-vous de l’imaginaire ? de la
capacité qu’a l’enfant de recréer
l’univers qui l’environne pour le mieux
appréhender ?
Prôner le retour à la récitation,
vision traditionaliste du poème, c’est annihiler le
pouvoir d’imaginaire de la poésie. C’est la
vouloir mettre sous le boisseau, pour qu’elle ne
dérange pas.
C’est bien là une vision passéiste de
la poésie.
Certes, prôner le retour en force de la
récitation cela ne signifie pas, nous
l’espérons, annuler toute autre forme d’approche
et d’appréhension du poème. Bon nombre
d’ouvrages et de consignes institutionnelles (dont le
document La poésie à l’école
déjà cité) recensent ces approches du
poème : dire un poème par jour, inviter un
poète ou correspondre avec lui, recopier un poème
pour le seul plaisir de le recopier, sans nécessairement
l’apprendre ou le dire à voix haute,
etc.
Ré-enfermer le poème dans cette tour
d’ivoire qu’est la récitation, c’est faire
fi de tout le travail d’accompagnement possible. C’est
le tout ça pour ça non plus seulement
réducteur, mais destructeur.
La
récitation, pratiquée dès son origine par
l’école de la République a plus éloigné
l’enfant de la poésie qu’il ne l’en a
rapproché. Les instructions dues à M. Joseph
Fontanet, un de vos prédécesseurs, le disaient
déjà en 1972 : C'est
surtout par la récitation que la poésie apparaissait
dans nos classes, et l'on voyait dans cet exercice un moyen
d'enseigner l'usage correct des mots et des tours de notre langue
en mettant à profit le soutien que le rythme prête
à la mémoire. Mais ces motivations,
intéressantes pour le maître, sont nulles pour
l'enfant ; et une récitation apprise à
contrecœur ou par simple docilité ne donne pas de
contact avec la poésie, elle en
détourne.
La récitation c’est la contrainte, le déplaisir
dans toute sa misère. Elle donne, elle a toujours
donné une image obsolète de la poésie. Certes,
on peut, nous adultes passés par le prisme de la
récitation comme institution, se montrer satisfaits de
savoir encore un poème d’Anatole France, quelques vers
de Lamartine, une fable de La Fontaine. Quel intérêt y
a-t-il, y avait-il déjà, s’il n’y a pas
le plaisir d’apprendre ? La récitation joue sur
l’émotionnel tel que le conçoit
l’adulte : l’enfant est une marionnette, un objet
de contentement, de satisfaction, non pour lui-même, mais
dans le seul regard de l’adulte. Flatté, il jouera le
jeu de l’adulte (comme le chien rapporte pour la seule
récompense le bâton que l’on lance devant lui)
mais qu’en est-il du plaisir de
l’enfant ?
Et cela rapproche-t-il pour autant de la
poésie ?
On peut faire apprendre un poème à un
enfant de 8 ans sans passer par le procédé
réducteur, forcément réducteur, de la
récitation. Il existe bon nombre d’autres
manières de faire qui valorisent tout élève
plutôt que le juger, celui qui apprend pour satisfaire
l’adulte tout autant que celui qui se trouvera en
échec dans le savoir par cœur et le dire artificiel
devant la classe entière.
Apprendre le poème non pour le réciter et
subir l’évaluation et satisfaire l’adulte, mais
pour le transmettre, le communiquer, le donner à entendre.
Lui donner vie dans un travail d’appropriation artistique, et
non plus fonctionnelle. Le poème devient alors objet de
savoir tout en dévoilant sa dimension artistique par un dire
lié au plaisir. Ce que n’est pas la
récitation.
Un poème ne se récite pas comme on
récite une table de multiplication : il se dit, se
joue, se murmure, se susurre, se hurle, se crie, se sait dans le
silence constitutif même de son existence.
Un exemple vécu en classe : proposer à
l’enfant d’apprendre un poème de son choix dans
un corpus proposé par le maître. Puis, dans une mise
en scène simple, lui demander de le murmurer à
l’oreille de ses camarades de classe, sans que jamais
l’enseignant entende un seul son de sa place. Il est
assuré de la connaissance du texte par la seule observation
de la réaction du récipiendaire.
Voilà une manière de maîtriser le
langage oral, voilà une façon d’acquérir
le langage écrit, de se faire une culture et une
sensibilité littéraires qui ne doivent rien à
la récitation mais au seul plaisir dans le savoir et la
restitution non formatée.
Nous espérions et nous espérons
encore vivement, Monsieur le Ministre, voir la
récitation disparaître enfin des Programmes
de l’école primaire, parce que ce terme, et tout ce
qu’il induit, réduit la poésie à tout ce
qu’elle n’est pas.
Dans l’attente, veuillez agréer,
Monsieur le Ministre, l’assurance de nos sentiments les
meilleurs.
Dan
Bouchery
Plasticienne, auteure et éditrice
22 rue de la Libération
14950 Beaumont-en-Auge
Jacques Fournier
Auteur, éditeur
et directeur de la Maison de la Poésie
de Saint-Quentin-en-Yvelines
141 avenue Joseph Kessel
78280 Guyancourt
Instructions
relatives à l’enseignement du français à
l’école,
circulaire n°72-474 du 4 décembre
1972.